Une chute, deux histoires

Dans mon jardin, les personnages ne restent pas toujours à la place que je leur ai choisie.
Parfois, je les déplace parce qu’une nouvelle idée s’impose. Mais il arrive aussi qu’un accident décide à ma place et entraîne l’histoire dans une direction que je n’avais pas prévue.
C’est ce qui est arrivé à cette jeune fille.
Elle semblait prête à plonger
Autrefois, la vasque se trouvait devant l’arbre dans lequel la jeune fille était suspendue.
À l’origine, la jeune fille était accrochée dans l’arbre. Un support en verre la maintenait contre une branche partant du sol.
Depuis le chemin, avec la vasque placée devant elle, son corps tendu donnait l’impression qu’elle prenait son élan pour plonger dans la vasque des rêves.

La jeune fille suspendue dans l’arbre, telle que les visiteurs la découvraient.

Retenue par ses fils et son support en verre, elle semblait s’élancer dans le vide.
Mais elle n’a jamais effectué ce plongeon sous mes yeux.
Que s’est-il passé pendant la nuit ?
Hier matin, je l’ai retrouvée par terre.
Je ne sais pas ce qui s’est passé pendant la nuit. Le vent ? Un animal de passage ? Une branche qui aurait bougé ? Ou bien la jeune fille avait-elle vraiment décidé de tenter son fameux plongeon ?
Elle seule connaît la réponse et, pour le moment, elle garde le secret.
Dans sa chute, elle s’est cassé le tibia. Il a donc fallu la transporter jusqu’à mon atelier pour une opération délicate.

À l’atelier : réparation du tibia .
Un peu de colle, de la patience et quelques précautions plus tard, la jeune fille avait retrouvé sa jambe.
Mais elle ne pouvait pas retrouver sa place, le support en verre s’est détaché lors de mes essais pour la remettre en place.
L’arbre avait bougé, les branches et les feuilles avaient changé. Il était devenu impossible de la réinstaller exactement comme auparavant.
Il fallait donc lui inventer une nouvelle vie.
La balançoire des rêves

Puisqu’elle avait si longtemps semblé vouloir plonger dans la vasque, je l’y ai finalement installée.

Le premier essai de la nouvelle installation, pas assez stable et en appui sur le pied fragile.
Ses mains sont toujours agrippées aux fils qui remontent vers l’arbre. Son corps est presque horizontal et ses jambes sont lancées en avant.
Pourtant, elle ne paraît plus vouloir plonger.
Elle semble maintenant faire de la balançoire.

La jeune fille se balance, le visage penché au-dessus de la spirale.
Suspendue entre l’arbre et la vasque, elle se balance désormais au-dessus de ses rêves. Son visage se penche vers la spirale, comme si elle la regardait tourner sous elle.
Son accident n’a donc pas mis fin à son histoire. Il lui a simplement offert un nouveau chapitre.
Autrefois, elle s’apprêtait à plonger dans la vasque des rêves.
Aujourd’hui, elle s’y balance.
La petite tête devait, elle aussi, trouver son histoire
Une petite tête se trouvait auparavant sous la vasque. Dans cette nouvelle installation, elle attirait le regard et détournait l’attention de la jeune fille.
Je l’ai donc retirée.
Mais elle n’est pas restée longtemps sans place, car une autre histoire l’attendait un peu plus loin dans le jardin.

Je l’ai installée auprès d’une pierre qui compte beaucoup pour moi.
Cette pierre vient de chez mon grand-père. Elle serait un fragment du fond d’un ancien four à verre, dans un lieu où mon père a peut-être travaillé de ses quatorze ans à seize ans, avant d’entrer à la mine.
Lorsque j’étais adolescente, j’avais découvert chez mon grand-père un petit livre sur l’espéranto. J’en avais parlé avec lui.
Ce fut l’une des seules conversations réellement personnelles que nous ayons eues.
À cet instant, derrière l’homme qui avait connu la guerre, j’avais entrevu celui qui espérait encore. Il voyait peut-être dans l’espéranto la possibilité d’une langue commune, capable de rapprocher les peuples, d’ouvrir l’Europe et de contribuer à la paix dans le monde.
Aujourd’hui, la petite tête se tient près de sa pierre.
Elle semble écouter.
Peut-être entend-elle encore le bruit du four à verre. Peut-être recueille-t-elle la parole de mon grand-père. Ou peut-être la pierre lui raconte-t-elle son histoire en espéranto.
Ainsi, cette chute mystérieuse aura changé deux destins dans mon jardin.
La jeune fille se balance désormais dans ses rêves.
Et la petite tête veille sur une mémoire familiale.
Dans mon jardin, même les accidents finissent par faire d’une pierre deux coups.
Venez les découvrir pendant les JNA, du 2 au 4 octobre 2026.
JNA — Journées Nationales des Artistes, 2e édition : trois journées pour favoriser la rencontre du public avec les artistes de leur vivant.
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